J’arrive dans la salle d’attente où je rencontre Léa*, 7 ans et sa maman.

Enfoncée dans son siège, elle me regarde les yeux demi-clos.

Je n’ai droit qu’à une petite mimique fatiguée à cause du trajet après l’école mais je vois bien ce petit sourire qui se dessine quand m’accroupis pour me mettre à sa hauteur et, de loin, retirer mon masque (Covid oblige) quelques secondes pour me présenter.

J’explique comment je m’y prends pour aider les enfants et les adultes qui ont un truc qui les embête, et raconte brièvement comment, tout en s’amusant, il y a pleiiin de trucs chouettes à faire quand notre corps fait des trucs qui nous dérangent.

Léa acquiesce. Après une courte anamnèse pour garder le lien avec elle et ne pas le perdre à coup de blablas d’adultes, je lui propose de raccompagner sa maman en salle d’attente. Elle revient toute guillerette dans le cabinet.

“Alors qu’est ce que tu en penses toi de tout ça? ça t’embête ce bégaiement?”

“Oui, ça m’embête tout le temps”

Généralement, je prends le temps de parler d’autre chose que du problème pour rencontrer l’enfant, créer du lien et vérifier que la demande du parent colle avec celle de l’enfant (ou pas 🙂 )

Et puis cette fois-ci, j’ai envie d’utiliser le symptôme pour créer ce lien.

“Il est où dans ton corps?”

“quoi?”

“Ton bégaiement…?”

“…”

oups, rupture de pattern 🙂

Léa me regarde interloquée. Je lui repose ma question en lui faisant explorer rapidement les différentes parties de son corps.

Son regard se pose dans le vide, et après quelques secondes de silence, elle ouvre la bouche et la pointe avec son doigt :

“il est là”.

“Il est là? à l’intérieur de ta bouche”?

Elle acquiesce d’un signe de tête.

“Ok. Tu me le prêtes?”

Rupture de pattern bis.

Je me suis assise par terre entre temps pour être légèrement plus basse qu’elle qui est restée sur le fauteuil.

“ok”

Elle ouvre la bouche et j’approche ma main juste devant en lui demandant de le faire glisser dans ma main. Je le récupère, on vérifie la taille pour voir s’il tient dans ma main ou si il est plus gros.

Le bégaiement est assez petit. Gros comme une pièce de 2€ mais plus épais. A chaque question que je lui pose, elle répond spontanément, presque comme si la réponse ne venait pas d’elle.

Le bégaiement est blanc, lisse mais mou.

Il est agréable à toucher mais elle me dit qu’on ne peut pas le rendre plus petit. Je lui demande ce qu’elle aimerait en faire et on tente de le transformer. Mais ce bégaiement est coquin et de ce petit tas blanc et mou, on se retrouve avec un truc qui ressemble à de la Patafix étirée et c’est beaucoup moins bien. Léa le préférait avant. Qu’à cela ne tienne, hop, je refais une boule et le remets à son état d’origine.

Quand le symptome parle

“Ok. peut-être que ton bégaiement a des trucs à dire qu’est ce que tu en penses? tu veux qu’on lui demande pourquoi il est là?”

“Oui!”

J’explique à Léa que je vais poser des questions mais que moi je ne peux pas entendre les réponses car c’est le sien. Je vais donc poser les questions et approcher son bégaiement de l’oreille pour qu’elle écoute chaque réponse.

Elle semble dubitative mais impatiente

Je remercie déjà le bégaiement d’être là et de bien vouloir discuter avec nous, c’est chouette, tous les bégaiements ne sont pas aussi coopératifs…

“Est ce que tu es là depuis longtemps?”

J’approche ma main de son oreille et la réponse vient quasi instantanément, presque comme si Léa se contentait de retranscrire ce qu’elle entendait.

“oui”

“est ce que c’est utile que tu fasses encore partie de la vie de Léa?”

“oui”

“Léa, est ce que toi tu penses qu’il te sert à quelque chose ce bégaiement?”

Cette fois, c’est Léa qui répond

“non. il m’embête, et ça me saoule”.

Je m’adresse à nouveau au bégaiement et explique ce que Léa vient de me dire.

“Tu sais, je ne sais pas ce que tu permets ou apportes encore à Léa mais elle, dans sa vie de petite fille, ça l’embête. Alors moi je ne sais pas s’il faut que tu partes tout de suite ou que tu sois plus discret parce que si tu es là, tu as sûrement tes raisons mais j’aimerais savoir si tu serais d’accord pour faire autrement, pour que ça embête moins Léa…”

J’approche à nouveau ma main de son oreille.

“Oui, il est d’accord”.

“Ok, est ce que tu serais d’accord pour commencer à faire autrement à partir de ce soir?”

“Oui”.

Léa me regarde brusquement avec les yeux écarquillés et me dit:

“c’est trop bizarre quand même non? il me parle! je l’entends vraiment!”

Nous continuons l’échange jusqu’à ce que le bégaiement n’ait plus rien à dire. Je demande à Léa de me tendre sa main et dépose son bégaiement dedans.

“Qu’est ce que tu veux en faire?”

Je suis épatée car sa réponse est immédiate:

“je veux le mettre le garder dans ma chambre”.

Elle range le bégaiement délicatement dans sa poche en attendant de pouvoir le ramener à la maison.

“Comment tu te sens maintenant?”

“Super bien. On peut jouer maintenant?”

Nous avons terminé la séance avec les cartes de Lise Bartoli. Là, la magie du “hasard” lui a fait piocher parmi les cartes à l’aveugle, “la marchande” qui est “stressée” à cause d’un truc méchant dans le corps qui l’embête. La “gentille sorcière” vient l’aider grâce au “sablier d’étincelles” qui va accélérer le temps pour faire partir ce truc méchant.

Chacun y verra ce qui lui parle. Mais Léa, le sourire aux lèvres avec la main sur sa poche, est repartie en racontant tout ce qu’elle venait de faire avec beaucoup de fluidité.

Je ne dis pas que tout est réglé, loin de là. Mais c’est comme ça que j’aime mes premières séances: l’occasion de mettre de la magie autour d’un symptôme qui prend parfois beaucoup de place pour faire grandir l’idée que rien n’est jamais figé.

Et vous, comment créez vous le lien lors de vos premières séances?

Partagez en commentaire ce que cet extrait de séance vous inspire et comment vous vous y prenez de votre côté 🙂

* Le prénom de l’enfant et différents aspects de l’accompagnement ont été modifiés pour préserver l’anonymat

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